Qu’ils soient vêtus de poils, de plumes ou d’un exosquelette de chitine, les espèces invasives sont des colocataires, ou plutôt squatteurs, fréquents en élevage. En plus de ne pas participer au paiement du loyer, ils peuvent faire payer un lourd tribut à l’élevage notamment sur le volet sanitaire.
Au travers d’une trilogie d’articles, vous en apprendrez un peu plus sur les différents nuisibles que vous pouvez croiser en train de déambuler dans vos élevages.
Les rongeurs
Qui sont-ils ?
Les rongeurs sont un groupe de mammifères caractérisés par :
– Leurs dents ; des incisives acérées à croissance continue impliquant une nécessité de ronger afin de limer les dents au fur et à mesure de leur croissance ;
– Leur vitesse de reproduction ; suivant le modèle dit « r » caractérisé par des individus à durée de vie plutôt courte, une maturité sexuelle très précoce, des cycles de reproduction/gestations courts avec plusieurs descendants et relativement peu de temps à apporter aux nouveau-nés permettant une croissance exponentielle de l’espèce.
En élevage, les rongeurs les plus fréquemment rencontrés sont les souris (Mus musculus) et les rats gris/brun (Rattus norvegicus) et noirs (Rattus rattus).
Tableau 1 : 3 principaux rongeurs d'élevage. 1,2
| Mus musculus | Rattus norvegicus | Rattus rattus | |
|---|---|---|---|
| Gabarit | Taille : 5-10cm + 7-10cm queue Poids: 15-30g | Taille : 20-25cm + 15-20cm queue Poids: 150-500g | Taille : ≈18cm + ≈22 cm de queue NB : queue plus longue que tête et corps Poids : 150-250g |
| Milieu de vie | Tous milieux, plutôt secs et chaud, à proximité des constructions humaines, sources de nourriture + champs. Nourriture : omnivore, 3g/jours et un tout petit peu d’eau | Milieu humide (rat d’égouts), fossés, talus ou locaux peu fréquentés et sombres. Vit principalement au sol Nourriture : tout ce qu’ils trouvent, viande comprise | En hauteur : charpentes, greniers, murs. Nourriture : céréales, fruits et besoin d’eau fraiche |
| Déplacements | Jour et nuit, distance limitée à une surface de quelques m² ou m3 | Activité plutôt nocturne, déplacement jusqu’à 3 km aller-retour sur une nuit | Activité plutôt nocturne, utilise des chemins de circulation en hauteur |
| Rythme de reproduction | Mat. sexuelle : 2 mois Durée gestation : 21j Nbre portées/an: Juqu'à 10-14 Nb petits/portées: 3-12 | Mat. sexuelle : 2-3 mois Durée gestation : 21j Nb portées/an: 3-5 Nb petits/portée:6-12 | Mat. sexuelle : 2-3 mois Durée gestation : 21j Nb portées/an : 3-5 Nb petits/portée: 5-10 |
L’intérêt de l’élevage comme milieu de vie pour les rongeurs ?
Les bâtiments d’élevage sont un milieu propice à la survie, au développement et à la reproduction des rongeurs. En effet, ils y trouvent :
– Des zones protégées, calmes, plus ou moins chauffées, au sol ou dans les combles permettant de nicher selon les préférences des espèces.
– Un accès à la nourriture relativement aisé, que ce soit au niveau des zones de stockage des céréales, autour des silos d’aliment mais aussi dans les couloirs ou dans les cases directement dans les nourrisseurs.
– Une protection vis-à-vis des prédateurs. L’unique prédateur en élevage étant l’homme.
Ainsi, comme toute population animale qui se retrouve dans un milieu protégé avec des ressources alimentaires suffisantes, la population peut prospérer, se reproduire, et à la vue de la stratégie de reproduction avoir une croissance exponentielle si aucune mesure n’est prise. On parle alors d’infestation voire infestation massive si rien n’est rapidement fait pour ralentir la population.
NB : Quelques chiffres [2] : une rate engendrera 22 femelles reproductrices en 1 an qui seront sexuellement matures dès 3 mois et il est estimé qu’un couple de rat et leur descendance en conditions idéales peut aboutir à la genèse de 20 000 000 de descendants en 3 ans…
Quels impacts de la présence et circulation de rongeurs dans l’élevage ?
1. Impact matériel
Comme leur nom l’indique les rongeurs rongent, notamment les composants isolants des plafonds d’élevage, entrainant une dégradation plus rapide du matériel, des entrées d’air parasites voire des effondrements de plafond. C’est aussi le cas des câbles électriques pouvant entraîner des pannes régulières des machines à soupe ou de ventilation voire des départs de feu dans les élevages infestés [2].
2. Impact sanitaire
Les rongeurs peuvent impacter le sanitaire des élevages de 2 façons : en étant excréteurs d’agents pathogènes dans les urines ou fèces (vecteurs biologiques) et en transportant via leurs pattes des agents pathogènes (vecteurs mécaniques) [2].
Il faut aussi bien avoir en tête que les rongeurs sont vecteurs de maladies pouvant impacter la santé des porcs (notamment la salmonellose, la leptospirose, l’iléite à Lawsonia intracellularis, la dysenterie porcine à Brachyspira spp) mais aussi de zoonoses c’est-à-dire de maladies transmissibles des animaux à l’homme [1].
Le risque humain concerne (i) des bactéries responsables de troubles digestifs tels que Salmonella spp., Campylobacter spp. et Yersinia spp. ou d’atteinte générale (avec atteinte rénale marquée) comme Leptospira spp. responsable de la leptospirose, (ii) des virus, tels que le virus de l’Hépatite E ou les Hantavirus qui ont récemment défrayé la chronique à bord du navire MV Hondius. Enfin (iii) les parasites zoonotiques, notamment Toxoplasma gondii responsable de la toxoplasmose particulièrement à risque pour les femmes enceintes séronégatives, et Trichinella spiralis que les éleveurs porcins connaissent du fait des analyses réalisées à l’abattoir sur les cheptels à risque (particulièrement les élevages plein-air et assimilés) et qui peut être à l’origine d’une atteinte digestive et musculaire plus ou moins sévère.
Leptospirose :
En 2021, en France (hors DROM-COM), 708 cas de leptospirose humaine ont été diagnostiqués soit une incidence de 1,1 cas/100000 personnes [3].
NB : N’hésitez pas à solliciter votre vétérinaire lors de la Visite Sanitaire Porcine sur les zoonoses pour aborder ce sujet de Leptospirose.
3. Impact économique (hors lutte)
Au vu des impacts matériels et sanitaires présentés, on devine aisément les impacts économiques que les rongeurs peuvent avoir en élevage :
– Matériel et logistique : allant d’un « simple » changement de fil ou plaque d’isolant à gérer les conséquences d’un incendie ou devoir refaire des plafonds entiers avec immobilisation de salles d’élevages. Difficilement chiffrable, quelques estimations dans d’autres pays mais peut être difficilement extrapolable.
– Alimentaire : au quotidien les rongeurs vont venir consommer l’aliment des cochons. Même si ce coût peut être considéré comme minime, on trouve dans la littérature [2] que 100 rats vont consommer jusqu’à 2kg d’aliment/jour soit pour une année jusqu’à 700kg d’aliment. A noter qu’en plus de consommer l’aliment souvent directement dans les nourrisseurs, ils vont potentiellement souiller les aliments avec les agents pathogènes présentés ci-dessus.
– Santé animale : Selon les maladies transmises, des coûts liés à la gestion de la maladie (traitements des animaux malades et prévention via vaccins ou autres systèmes préventifs) et aux conséquences sur les performances (dégradation GMQ, IC, GTTT) sont à considérer. Aussi, de façon plus indirecte, la présence de rongeurs peut rendre les porcs nerveux (bruits la nuit notamment) et favoriser des comportements liés au stress (écrasement de porcelets par exemple).
– Santé humaine : à nouveau difficilement chiffrable pour un élevage mais à la vue des risques zoonotiques, il est important de prendre soin du personnel d’élevage, de l’informer des risques et d’utiliser des EPI afin de se protéger. La lutte active contre les rongeurs participe à la réduction de l’exposition aux matières infectieuses.
Comment lutter efficacement contre les rongeurs ?
La lutte se compose de plusieurs axes, après identification du problème, la gestion repose sur 2 points majeurs : le contrôle extérieur pour limiter les entrées et sorties dans les bâtiments et le contrôle intérieur pour gérer ce qui se passe dans les bâtiments.
1. Identifier le problème [2]
Les signaux d’alerte permettant de repérer une infestation de rongeurs sont les suivants ; bruits de grignotement / couinements / déplacements dans les plafonds, surtout le soir et la nuit, déjections le long des murs / proche des points d’aliment, empreintes dans la poussière, galeries, traces de grignotage de papier, isolant…, odeur spécifique, et bien sûr observation de rongeurs, en journée pour les souris et pour les rats plutôt dans la nuit (passer silencieusement dans la nuit, en éclairant au flash les yeux des rats reflètent la lumière).
NB : Si des rats sont observables en journée, cela témoigne de la présence d’une population importante de rats, il est considéré que pour 1 rat/souris visible, 25 sont cachés [2].
2. Contrôler l’entrée [2]
• Dégager les abords
Les rongeurs ne disposant pas d’une bonne vue, ils se repèrent beaucoup grâce au toucher, notamment à l’aide de vibrisses soit des poils particulièrement sensibles. Ils sont ainsi dits thigmotaxes, mot qui décrit la recherche de parois systématique lorsqu’un rongeur est placé en milieu ouvert. Attention donc aux équipements posés à côté des bâtiments, ils offrent des supports de déplacement et de protection !
• Être vigilant à l’intégrité / étanchéité des bâtiments
A minima 1 fois/an, il est recommandé de vérifier l’étanchéité des bâtiments, notamment l’absence de trous dans les murs, portes … qui peuvent faciliter l’entrée et au besoin faire les réparations avec les matériaux adéquats. Il peut être intéressant de programmer ce chantier sur l’été afin qu’à l’automne, période de rentrée des rongeurs dans les bâtiments, le risque d’entrée soit limité.
Des appâts rodenticides doivent être disposés aux abords de l’élevage (fixés et protégés) de façon stratégique afin qu’un rongeur qui pense entrer par une porte ou autre passe à proximité du piège et consomme l’appât.
Hors des bâtiments d’élevage, il est aussi important de veiller à ce qu’il n’y ait pas d’accès à de la nourriture (bonne étanchéité des silos, pas d’aliment au pied de ceux-ci).
3. Contrôler l’intérieur du bâtiment [2]
Après avoir protégé le bâtiment de l’entrée de rongeurs, il faut essayer de limiter la possibilité pour les rongeurs de nicher, se nourrir et se reproduire.
Le point concernant le nichage peut être compliqué, notamment pour les rats noirs et souris pouvant être dans les plafonds, d’autant que s’appuyer sur la présence de chats n’est pas recommandée, même interdite pour des raisons de biosécurité.
Pour la nourriture, essayer de limiter l’aliment qui tombe dans la fosse où les rats bruns iront se nourrir, couvrir les aliments en attente dans des charriots ou dans les nourrisseurs, stocker les sacs d’aliment dans des locaux les plus étanches possible.
Enfin pour la reproduction, les deux premiers points sont importants ainsi que l’éradication des adultes et futurs reproducteurs.
• Lutte chimique
La lutte chimique se fait avec des rodenticides composés de molécules anticoagulantes qui inhibent la production de vitamine K, elle-même à l’origine de la production des facteurs de coagulation. En résulte des saignements internes et chocs entrainant la mort des rongeurs sous 3-4 jours à la suite de leur consommation.
NB : Ces 3-4 jours sont importants car ils permettent de séparer temporellement le fait de manger le rodenticide et la mort. Les rats étant suspicieux et intelligents, si le lien consommation et mort est facilement fait, la consommation d’appât s’arrêtera rapidement.
Pour le choix des appâts, il est recommandé de vous faire conseiller par un professionnel. Pour information, il existe 2 générations de molécules rodenticides. Les molécules de la première génération (warfarine, chlorophacinone, coumatétralyl, diphacinone) nécessitent une consommation sur plusieurs jours afin d’atteindre la dose létale alors que les molécules de la seconde génération (difénacoum, bromadiolone, brodifacoum, diféthialone, flocoumafen) peuvent atteindre la dose létale en une seule prise. De plus, les espèces n’ont pas la même sensibilité aux molécules, par exemple, la dose létale du brodifacoum est 2.7 fois plus élevée chez le rat noir que le rat gris [2].
Il est donc important de choisir la forme d’appât qui sera (i) la mieux consommée (bloc de paraffine, mousse, gel, grain de blé…) afin d’ingérer le plus de principe actif possible, et (ii) qui restera frais et gouteux pour une consommation sur une longue durée.
NB : Le rat noir étant fine bouche, il faut être très attentif à la fraicheur de l’appât et à son gout, d’autant qu’il doit consommer certaines molécules en plus grande quantité afin d’atteindre la dose létale de la molécule… un vrai challenge !
Pour le positionnement des appâts, là encore il faut être stratégique ; en effet, pour les rats il faut positionner les boites à appâts sur leur chemin de circulation (d’où l’importance d’avoir pris le temps d’identifier les indices de circulation) car ils ne dévieront pas de leur chemin, même avec une odeur attractive. À la vue du caractère néophobique (peur de la nouveauté) des rats, 2 éléments supplémentaires à prendre en compte :
– À la pose de la boite, le rat pourra l’esquiver sur quelques jours car c’est une nouveauté, il faut donc laisser la boite plusieurs jours (au moins 5) au même endroit avant que les rats y aillent.
– Une boite permettant au rat (vrai aussi pour la souris) de se sentir caché sera bénéfique car il restera plus longtemps dans la boite et consommera ainsi plus de rodenticide.
Les souris quant à elles accepteront plus facilement les nouveaux objets, les appâts pourront donc être consommés plus rapidement, la vigilance est de mettre des boites suffisamment rapprochées (environ tous les 5 mètres) car leur territoire est très limité.
NB : Avec le temps, les rongeurs peuvent développer une « crainte » envers l’appât. Cette crainte semble dirigée surtout sur le support (grain, pate…) et non contre la molécule. Un changement de format est alors envisageable.
• Lutte mécanique
Basée sur l’usage de pièges (tapettes ou cages), cette lutte est plutôt à utiliser lors d’un bon contrôle des rongeurs dans l’élevage et pour éviter leur entrée. A nouveau le bon positionnement est sur le chemin de circulation.
Il est plutôt recommandé d’utiliser des tapettes qui tueront directement plutôt que les cages qui piègent les rongeurs et leurs laissent le temps de communiquer avec leurs congénères.
Pour ce qui est des tapettes, il est recommandé d’en mettre 2 à la suite pour éviter les sauts au-dessus d’une seule tapette et il est recommandé d’utiliser des tapettes en plastique plutôt qu’en bois. En effet, le plastique est facilement lavable, désinfectable et retient moins les odeurs que le bois (notamment les odeurs d’urine).
NB : Les appâts et pièges doivent figurer sur un plan de masse de l’élevage, ce plan de localisation des appâts doit être disponible dans le plan de biosécurité de l’élevage.
Principales erreurs dans le contrôle des rongeurs [2] :
1. Mauvaise gestion des abords de l’élevage
2. Mauvaise localisation des appâts
3. Manque de fraicheur des appâts -> renouvellement insuffisant
4. Mauvais suivi et maintien des mesures une fois que l’infestation est sous contrôle
Un article un peu long certes, mais avoir connaissance des données sur les espèces contre lesquelles on lutte est nécessaire pour donner du sens et comprendre la logique de cette lutte.
Quelques citations issues de L’art de la guerre, célèbre livre de stratégie militaire écrit par Sun Tzu, général chinois du VIème siècle avant JC, résonnent avec cet article et la lutte contre les espèces envahissantes : « Il n’existe pas de stratégie universelle ; elle doit s’adapter à chaque situation » et « Ne sous-estimez jamais l’intelligence de votre ennemi ».
L’automne arrive, alors tâchons d’être plus stratèges que les rongeurs !
Pour tout complément d’informations, ou toute demande de diagnostique gestion des nuisibles, n’hésitez pas à demander à votre vétérinaire EPIDALIS.
Références :
[1] Backhans A., Fellström C. Rodents on pig and chicken farms – a potential threat to human and animal health. Infection Ecology and Epidemiology. 2012, 2:17093 – DOI : 10.3402/iee.v2i0.17093
[2] Loncke T. and Dewulf J. Ch 11: Rodent control in animal production. In : Biosecurity in animal production and veterinary medicine. CACI, 2019. Pages 283-294. ISBN 9789463443784
[3] INRS (Institut national de recherche et de sécurité). Leptospirose. Données épidémiologiques. Édition octobre 2023. Disponible sur : https://www.inrs.fr/publications/bdd/eficatt/fiche.html?refINRS=EFICATT_Leptospirose§ion=donneesEpidemiologiques
