La santé et la longévité des truies reposent sur de nombreux facteurs que nous suivons quotidiennement en élevage. Parmi eux, la qualité de la locomotion est essentielle : une truie doit pouvoir se lever, se déplacer, accéder à l’aliment et à l’eau, mais aussi exprimer son comportement normal tout au long de sa carrière.
Dans nos élevages porcins, les boiteries sont souvent identifiées lorsque le problème est déjà bien installé : une truie qui peine à se lever, qui se déplace difficilement ou qui réduit ses déplacements. Mais avant d’en arriver à une boiterie franche, combien de truies présentent déjà des lésions podales sans signe clinique évident ?
Trop souvent sous-estimées, voire considérées comme « inévitables » au cours de la carrière d’une truie, les atteintes podales peuvent pourtant participer à la dégradation de sa locomotion et de son confort.
Les identifier précocement suppose donc de savoir ce que l’on observe.
Vous pouvez également découvrir l’article sous forme de présentation schématique ici: Importance des lésions podales chez la truie
I. Comprendre le pied pour mieux observer
Le pied de la truie est une structure complexe. Pour mieux comprendre les observations réalisées au niveau du pied, quelques bases anatomiques sont indispensables. Les deux vues présentées sur les photos ci-dessous permettent d’en comprendre les principales structures.
1. La vue postérieure du pied permet tout d’abord de distinguer les deux onglons principaux des deux onglons accessoires. Les onglons principaux, interne et externe, assurent l’appui et sont directement en contact avec le sol. Les onglons accessoires, ou ergots, sont situés plus haut. Contrairement aux onglons principaux, ils ne participent normalement pas à l’appui et sont peu en contact avec le sol.
2. La coupe longitudinale permet, quant à elle, de visualiser les structures situées sous la corne d’un onglon principal. Chaque doigt est constitué de trois phalanges : la phalange proximale (PI), la phalange intermédiaire (PII) et la phalange distale (PIII), cette dernière étant située à l’intérieur de la boîte cornée.
Autour de ces structures osseuses se trouvent des tissus vivants, notamment le chorion , richement vascularisé et innervé. Cette structure est importante à connaître puisqu’une lésion qui atteint les tissus situés sous la corne n’a pas les mêmes conséquences qu’une atteinte superficielle.
À l’extérieur, plusieurs zones de l’onglon peuvent être distinguées : la muraille, la sole, le talon et la ligne blanche, située à la jonction entre la muraille et la sole. La corne n’a pas les mêmes caractéristiques sur l’ensemble du pied : celle de la muraille et de la sole est plus dure, tandis que celle du talon est plus souple. Les zones de transition, notamment entre le talon et la sole ou au niveau de la ligne blanche, constituent donc des repères importants lors de l’examen du pied.

Figure 1 : Vues anatomiques et sections longitudinales du pied porcin, illustrant les principales structures et les différences morphométriques entre les pieds étudiés. Photos : L. Batista.
Cette anatomie doit également être mise en regard des contraintes supportées par les pieds. Chez la truie, le poids du corps n’est pas réparti de manière homogène entre les quatre membres : les membres antérieurs supportent une part plus importante de la charge, de l’ordre de 55 % dans une étude réalisée à l’aide de plateformes de force (Sun et al., 2011).
À l’échelle d’un même pied, la charge peut également être répartie de manière inégale entre les deux onglons principaux. Physiologiquement la répartition onglon interne/ externe est ainsi et peut être modifiée dans certaines conditions…

Figure 2 : illustration de l’aspect d’un onglon interne sons une contrainte limitée
II. Boiterie et lésions : deux observations complémentaires
Observer la truie
Avant même d’examiner les pieds, observer la truie en mouvement apporte de premières informations sur la façon dont elle utilise ses membres. Une démarche moins fluide, des pas plus courts ou irréguliers, une réticence à se déplacer ou encore une modification des appuis sont autant de signes qui peuvent attirer l’attention.
La posture peut également apporter des éléments intéressants. Dans une étude de Grégoire et al. (2013) menée sur 50 truies, un dos voussé a été observé chez 64 % des truies boiteuses, contre 14 % des truies non boiteuses. Cette modification de posture peut donc constituer un signe supplémentaire à prendre en compte. Elle n’est toutefois pas spécifique d’une atteinte podale et doit être interprétée avec les autres observations réalisées sur l’animal.
Absence de boiterie ne signifie pas absence de lésion
La locomotion ne permet cependant pas, à elle seule, de connaître l’état des pieds. Une truie qui ne boite pas peut présenter des lésions podales sans modification évidente de sa démarche.
À l’inverse, toute boiterie n’est pas nécessairement liée à une lésion du pied : d’autres atteintes du membre ou des traumatismes peuvent également modifier la locomotion. La présence d’une lésion podale et celle d’une boiterie sont donc deux observations qu’il convient de ne pas confondre.
Observer la locomotion et examiner les pieds sont ainsi deux approches complémentaires : l’une renseigne sur la façon dont la truie se déplace, l’autre permet d’identifier directement les lésions présentes.
Et lorsqu’on examine les pieds, les atteintes rencontrées peuvent être très diverses.
III. Reconnaître les principales lésions podales
Des lésions qui ne se ressemblent pas toutes
Lorsqu’on examine les pieds des truies, les lésions rencontrées peuvent être très différentes par leur localisation et leur aspect. Certaines concernent principalement les tissus situés sous le pied, comme le talon, la sole ou la ligne blanche, tandis que d’autres touchent davantage la muraille ou concernent la conformation et l’intégrité des onglons.
L’examen du pied doit donc être méthodique et porter successivement sur ses différentes zones.
Quelles lésions peut-on rencontrer ?
Le talon peut présenter des excroissances ou des érosions de la corne, parfois associées à des fissures. Leur importance peut être variable : certaines modifications restent légères et localisées, tandis que d’autres deviennent plus étendues et peuvent s’accompagner de fissures plus marquées [3].
La jonction entre la sole et le talon constitue également une zone à observer attentivement. Des fissures peuvent y apparaître avec une profondeur et une étendue variable. Une atteinte superficielle et peu étendue n’aura donc pas le même aspect qu’une fissure profonde concernant une plus grande partie de cette zone.
La ligne blanche, située à la jonction entre la sole et la muraille, peut-elle aussi être le siège de fissures ou de séparations. Là encore, l’atteinte peut être plus ou moins étendue et profonde. L’observation de cette zone est d’autant plus importante qu’elle constitue, comme nous l’avons vu précédemment, une zone de transition entre différentes structures du pied.
La muraille peut présenter principalement des fissures horizontales ou verticales. Celles-ci peuvent être superficielles et localisées ou, au contraire, devenir plus importantes. Leur orientation, leur longueur et leur profondeur sont donc des éléments intéressants à prendre en compte lors de l’examen.
Des degrés de sévérité variables
Identifier le type de lésion ne suffit pas : son importance doit également être appréciée. Une même lésion peut en effet présenter des degrés de sévérité différents selon son étendue et sa profondeur.
Des grilles de notation permettent de graduer les lésions et d’objectiver plus facilement l’état des pieds au sein d’un élevage (Zinpro Corporation – Feet First®, 2022 ; accessible via le lien indiqué dans la bibliographie en ligne 3). Elles permettent notamment de distinguer une atteinte mineure d’une lésion plus importante et de comparer plus facilement les observations réalisées entre les animaux [3].
Identifier la nature et la sévérité des lésions permet ainsi de dresser un état des lieux de la santé podale. Lorsque certaines atteintes sont fréquemment retrouvées, se pose alors la question des facteurs susceptibles de favoriser leur apparition.
IV. Comprendre pourquoi les lésions apparaissent
Des facteurs rarement isolés
Il est rarement possible d’attribuer une lésion podale à une seule cause. La santé du pied résulte plutôt de l’interaction entre les caractéristiques de l’animal, son environnement et ses conditions de conduite.
Le sol joue un rôle important. Une surface trop abrasive peut favoriser une usure excessive de la corne, tandis qu’un sol peu abrasif peut, au contraire, limiter son usure naturelle. L’état des caillebotis est également à prendre en compte : des surfaces dégradées ou irrégulières peuvent favoriser les traumatismes, notamment au niveau des onglons accessoires. L’humidité, la propreté et le caractère plus ou moins glissant des sols sont également des éléments à considérer [4,5].
Mais le sol n’explique pas tout. L’âge et le poids de la truie, ses aplombs, son niveau d’activité, les déplacements imposés dans l’élevage ou encore les interactions entre animaux peuvent modifier les contraintes exercées sur les pieds.
Le rôle de la nutrition dans la qualité de la corne [6]
Outre l’environnement et les conditions de logement, la qualité de la corne des onglons dépend étroitement de l’alimentation de la truie. Un apport en vitamines et oligo-éléments en quantité suffisante et sous une forme adaptée contribue à la formation d’une corne résistante et au maintien de l’intégrité de l’appareil locomoteur.
• La biotine (vitamine B8) : elle intervient dans les processus de kératinisation et contribue à la formation d’une corne de qualité.
• Les oligo-éléments (zinc, cuivre et manganèse) participent au maintien de l’intégrité des différents tissus du pied. Le manganèse intervient notamment au niveau des articulations, des tendons et de la densité osseuse ; le zinc contribue à la santé de la peau et à la cicatrisation ; tandis que le cuivre participe à la santé du tissu conjonctif et de la ligne blanche. Le zinc et le cuivre contribuent également à la force et à l’élasticité de la sole, du talon et de la corne.
• L’équilibre phosphocalcique et la vitamine D : un apport équilibré en calcium et en phosphore, associé à un statut adéquat en vitamine D, est essentiel au métabolisme et à la minéralisation osseuse. Il contribue ainsi au maintien d’un squelette solide et au bon fonctionnement de l’appareil locomoteur de la truie.
Quand la pousse et l’usure ne s’équilibrent plus
La corne pousse en continu, de l’ordre d’un centimètre par mois. Lorsque cette croissance n’est plus compensée par une usure suffisante, les onglons peuvent progressivement s’allonger.
Au niveau des onglons principaux, cet allongement peut devenir très important, jusqu’à donner l’aspect caractéristique de pieds « en babouche » rencontré parfois en élevage. Dans les formes les plus marquées, l’allongement et la courbure des onglons modifient la position du pied et ses zones d’appui, avec des répercussions possibles sur la locomotion. Dans la thèse de Bornhorn (2025), on retrouve d’ailleurs une association entre l’allongement excessif des onglons principaux et la boiterie [7].


Figure 3 : Exemple de pieds « en babouche ». A : allongement marqué des onglons principaux. B : chez la truie debout, l’allongement important des onglons s’accompagne d’une modification visible de la position du pied et des zones d’appui. Photos : L. Batista.
Le cas particulier des onglons accessoires
Les onglons accessoires sont confrontés à une problématique un peu différente. Situés plus haut et beaucoup moins en contact avec le sol, ils bénéficient de peu d’usure naturelle. Ils peuvent donc eux aussi devenir excessivement longs et être davantage exposés aux accrochages dans les caillebotis et aux traumatismes.


Figure 4 : Allongement et traumatismes des onglons accessoires chez la truie. A : onglon accessoire excessivement long. B : onglon accessoire allongé et traumatisé. C : arrachement d’un onglon accessoire avec gonflement marqué des tissus environnants. Photos : L. Batista.
V. De l’observation à l’action
Toutes les lésions n’appellent pas la même réponse
L’observation des pieds permet non seulement d’identifier les atteintes présentes, mais aussi d’orienter les mesures à mettre en place en fonction de la situation rencontrée.
Dans cette démarche, nous pouvons vous accompagner pour repérer les lésions podales présentes au sein du troupeau, apprécier leur fréquence et leur importance, et rechercher les facteurs susceptibles de favoriser leur apparition.
Pour toute question, adressez-vous à votre vétérinaire.
Références bibliographiques :
1. Sun G., Fitzgerald R.F., Stalder K.J., Karriker L.A., Johnson A.K., Hoff S.J. (2011). Development of an embedded microcomputer-based force plate system for measuring sow weight distribution and detection of lameness.
2. Grégoire J., Bergeron R., D’Allaire S., Meunier-Salaün M.-C., Devillers N. (2013). Assessment of lameness in sows using gait, footprints, postural behaviour and foot lesion analysis. Animal, 7(7), 1163–1173.
3. Zinpro Corporation – Feet First®. (2022). Guide de scores lésionnels – Porc. Guide de notation des lésions podales. Disponible sur : guide illustré Feet First® de Zinpro
4. Centre national de référence pour le bien-être animal (CNR BEA). (2024). Avis sur les impacts des sols pleins partiels ou totaux sur le comportement et le bien-être des porcs. CNR BEA.
5. Schafroth M. (2018). Des onglons sains pour une bonne longévité des truies. Revue UFA, 2 mai 2018, actualisé le 14 février 2020.
6. Zinpro Performance Minerals. Oligo-éléments et santé du pied.
7. Bornhorn D.F. (2025). Effects of claw trimming in breeding sows on claw health, lameness, and performance parameters. Dissertation, University of Veterinary Medicine Hannover.
